Labubu est un personnage de collection créé par l’illustrateur hongkongais Kasing Lung en 2015, dans le cadre de sa série The Monsters. Ses influences revendiquées viennent des contes nordiques, pas de la démonologie. L’origine Labubu se situe donc dans le design contemporain et la culture pop asiatique, bien avant que TikTok ne projette sur cette figurine des lectures occultes.
Kasing Lung et The Monsters : la vraie genèse de Labubu
The Monsters est d’abord un projet d’illustration destiné à des albums pour enfants. Kasing Lung y dessine des créatures hybrides, mi-elfes, mi-animaux, avec de grandes oreilles, des dents pointues et des silhouettes rondes. Labubu est l’un de ces personnages, pensé pour évoquer l’espièglerie et l’étrangeté douce des trolls scandinaves.
La commercialisation sous forme de figurines à collectionner intervient plus tard, quand Pop Mart reprend la licence à partir de 2019. Le format choisi est la blind box : une boîte opaque contenant un modèle aléatoire. Ce mécanisme de surprise alimente la collection compulsive et le marché secondaire.
L’esthétique de Labubu cultive volontairement une ambiguïté visuelle. Le sourire est large, les dents sont apparentes, les yeux sont fixes. Cette tension entre mignon et inquiétant porte un nom dans le design de jouets : le « creepy cute ». Le terme n’a rien de mystique. Il décrit un registre esthétique exploité par des dizaines de marques de figurines depuis les années 2000.

Origine Labubu et démon Pazuzu : comment la rumeur s’est construite
La rumeur associant Labubu au démon mésopotamien Pazuzu a circulé massivement sur TikTok. Le raisonnement repose sur une ressemblance visuelle supposée : grandes oreilles, gueule ouverte, posture trapue. Pazuzu, dans la mythologie assyrienne, est une figure ailée à tête de lion ou de chien, liée aux vents et aux fièvres.
Le rapprochement est superficiel. Pazuzu possède des ailes, des serres, un corps allongé et une fonction précise dans le panthéon mésopotamien. Labubu est rond, sans ailes, sans griffes visibles, et son design est documenté par son créateur comme inspiré du folklore nordique.
Pourquoi la comparaison a fonctionné sur les réseaux sociaux
Le format court de TikTok favorise les juxtapositions visuelles sans contexte. Un montage plaçant côte à côte une figurine Labubu et une représentation de Pazuzu suffit à suggérer un lien. Le spectateur n’a pas accès, dans la vidéo, aux déclarations de Kasing Lung ni à l’historique de la série The Monsters.
L’absence de sourcing dans les vidéos virales est le moteur principal de la rumeur. Aucune des publications relayant l’association avec Pazuzu ne cite de travaux d’historiens de l’art ou d’assyriologues. La comparaison repose sur une impression visuelle, amplifiée par l’algorithme de recommandation.
Blind box et anxiété symbolique : ce que la panique Labubu révèle
La question posée par le titre de cet article trouve ici sa réponse la plus concrète. La panique autour de Labubu renseigne sur notre rapport aux objets de consommation de masse, pas sur une quelconque influence démoniaque.
Plusieurs mécanismes sont à l’œuvre :
- Le format blind box introduit une perte de contrôle. L’acheteur ne choisit pas le modèle qu’il reçoit, ce qui crée une tension émotionnelle que certains interprètent comme un malaise plus profond.
- L’esthétique « creepy cute » brouille les catégories rassurantes. Un objet qui est à la fois mignon et dérangeant active un inconfort cognitif, terrain fertile pour les lectures symboliques ou religieuses.
- La viralité récompense les récits anxiogènes. Sur TikTok, les vidéos de type « révélation cachée » ou « ce que vous ne saviez pas » génèrent un engagement supérieur aux explications factuelles. La rumeur Pazuzu s’inscrit dans ce schéma.
Ce n’est pas la première fois qu’un jouet populaire déclenche une panique morale. Les années 1980 ont connu des épisodes similaires avec d’autres figurines et jeux de rôle, accusés à tort de liens sataniques. Le mécanisme est identique : un objet culturel nouveau, une esthétique inhabituelle, et un canal de diffusion rapide.

Contrefaçons Labubu et protection de marque : l’enjeu réel en 2025
Pendant que les réseaux sociaux débattent de démons, Pop Mart fait face à un problème bien plus tangible : la contrefaçon. La marque a engagé des actions juridiques contre des produits imitants, y compris une affaire liée à des franchises en Californie. En mai 2026, Pop Mart a remporté une bataille d’opposition de marque contre « LAFUFU », un nom volontairement proche de Labubu.
Ces procédures montrent que la valeur de Labubu est d’abord commerciale et juridique. La propriété intellectuelle de Kasing Lung et de Pop Mart est un actif économique protégé, pas un artefact mystique échappé d’un grimoire.
Le marché secondaire en phase de normalisation
Plusieurs sources de marché décrivent un reflux de l’emballement spéculatif autour des figurines Labubu. Les prix de revente et les volumes ont baissé par rapport au pic précédent. Les acheteurs se tournent davantage vers la collection durable que vers la spéculation rapide.
Cette normalisation est un signe de maturité du marché. Elle distingue les collectionneurs attachés au design de Kasing Lung des spéculateurs attirés par la hype. La rumeur démoniaque, paradoxalement, a pu accélérer ce tri en repoussant les acheteurs les plus influençables.
Folklore nordique et design de collection : les vraies influences de Kasing Lung
Revenir aux sources déclarées de Kasing Lung permet de refermer la boucle. The Monsters puise dans un imaginaire de trolls, de lutins et de créatures des forêts scandinaves. Ces figures partagent avec Labubu des traits physiques précis : oreilles surdimensionnées, corps compact, expression ambiguë entre malice et bienveillance.
Le folklore nordique regorge de créatures qui ne sont ni bonnes ni mauvaises. Les trolls peuvent protéger un foyer ou terroriser un voyageur selon les versions d’un même conte. Cette ambivalence est au cœur du travail de Kasing Lung. Labubu n’est pas conçu pour rassurer ni pour effrayer, mais pour occuper un espace intermédiaire.
C’est précisément cet espace qui déstabilise. Un objet clairement effrayant serait classé dans l’horreur. Un objet clairement mignon serait classé dans le kawaii. Labubu refuse les deux catégories, et c’est cette résistance à la classification qui génère autant de projections, qu’elles soient commerciales, religieuses ou conspirationnistes.
L’origine Labubu est documentée, publique et sans mystère. Ce qui reste fascinant, c’est la vitesse avec laquelle une figurine de collection peut devenir le support de peurs collectives qui n’ont rien à voir avec elle.

